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GAMBLE DAPHNÉ
Américaine, vit et travaille à Paris depuis 1979. Ouverture de l’atelier collectif de gravure et lithographie ‘Atelier Daphne Gamble’ en 2005.
Texte pour Daphne Gamble
Almost Square… (presque carré...)
« une peinture à l’huile accrocha son regard. (…) Oubliant son allure, maladroite, il s’approcha du tableau, vint tout près. La beauté s’évanouit de la toile. Sur son visage se marqua la stupeur. Il fixa un regard ébahi sur ce qui lui apparaissait maintenant comme un infâme barbouillage, et fit un pas en arrière. Le tableau retrouva aussitôt sa splendeur. « C’est un trucage » se dit-il, (…) il eut le temps d’éprouver une bouffée d’indignation à l’idée que tant de beauté pût être sacrifiée à un truc. » *
Peu après ma première visite à l’atelier de Daphne Gamble, je repensai à ce passage situé au début du roman « Martin Eden ». Je venais de vivre une expérience exactement inverse à celle du héros de Jack London. Les travaux de Daphne, eux se regardent de loin comme de près. Pas de trucage, ici. Les éléments qui composent l’oeuvre ne changent pas de nature, ils sont. De loin les structures s’organisent dans un rapport de formes simples, rectangulaires ou parfois trapézoïdales. Souvent misent en tension par des séries de lignes fragiles. Il naît alors un équilibre entre dynamique et statique qui n’est pas sans évoquer la chose architecturale. La vision de près elle, révèle la nature subtile des éléments employés pour composer. Cartons, Chine-Collé, fragments peints, baguettes, gravures, crayonnage, cordes à piano… Tous utilisés, méticuleusement choisis et agencés en fonction de leurs teintes, textures et épaisseurs. On pourrait emprunter le terme d’« interplay » utilisé pour décrire le jeux du trio du pianiste Bill Evans pour qualifier ces interrelations où toutes les parties sont solistes. Car il y a quelque chose de ce type de jazz dans le travail de Daphne Gamble. Entre une affirmation franche et une liberté pleine de nuances. C’est ce swing qui permet l’émergence d’une ouverture. Et par là même les lumineux espaces présents dans son œuvre.
Lors de ma seconde visite, j’ai été frappé par la séparation des espaces de travail. Le grand atelier est sur deux étages. Le bas plus sombre est dédié à la gravure. C’est là, la source et la matière première des oeuvres, car Daphne est graveur et lithographe de formation. Le contraste est d’autant plus saisissant lorsque l’on monte. Ébloui par la lumière, je découvre les multiples tables où les assemblages sont en cours, suspendus dans l’attente de trouver le bon équilibre ou le subtil décalage. Entre la table de résection et le cabinet d’entomologiste où les objets picturaux finiront par rejoindre des sortes de boites que Daphne fabrique pour nous les donner à voir.
Cette dualité des espaces de création est paradoxale car son travail relève plus de la fusion que de la séparation. Daphne Gamble est une artiste de l’entre-deux. Graveur certes mais le multiple n’est plus son propos. Sa pratique du monotype en est l’illustration. Peintre également mais jamais pleinement car il a toujours collage ou présence d’un délicat fragment déposé là, comme un écho à la touche peinte.
Les œuvres de Daphne ne sont pas des collages, elles ne sont pas des structures, ni des peintures, pas plus que des gravures. Elles sont un peu plus que tout cela. Les compositions peuvent sembler géométriques et abstraites mais ce n’est pas vraiment le cas. Le paysage ou l’architecture ne sont jamais très loin.. Il ne s’agit pas d’un non-choix. Bien au contraire, c’est grâce à cet entre-deux que Daphne Gamble trouve la brèche. Un seuil qui ouvre des espaces d’une grande subtilité empreints de sérénité lumineuse.
Presque peinture, presque gravure, presque collage, presque dessin (quelle maitrise du papier), presque carré, presque...
Sur le fil, Daphne Gamble joue en silence avec des interactions fracassantes,
She is almost square.
Laurent Selmès août 2025 Stella Plage